Utiliser l'appli

La garantie française du franc CFA, cette assurance que Paris refuse d'honorer

(SenePlus) - L'économiste Ndongo Samba Sylla a livré une analyse implacable du système monétaire de la zone franc lors de la conférence sur la dette organisée à Dakar. Au cœur de sa démonstration : un paradoxe majeur. Si le Trésor français s'est engagé à garantir la convertibilité du FCFA, pourquoi le Sénégal continue-t-il à émettre des eurobonds à des taux d'intérêt exorbitants ? L'expert affirme que la France ne joue pas son rôle d'assureur, contraignant les États à s'endetter massivement en devises dans un système qui les condamne à des crises récurrentes tous les vingt à vingt-cinq ans.

Devant les autorités réunies ce mardi 12 mai à la conférence sur la dette, Ndongo Samba Sylla, économiste au réseau Ideas Africa, a posé une question qui dérange : pourquoi la France n'active-t-elle pas sa garantie de convertibilité du franc CFA, alors que c'est précisément la contrepartie du dépôt obligatoire de 50 % des réserves de change des pays de la zone auprès du Trésor français ?

Cette interrogation intervient dans un contexte de crise financière aiguë pour le Sénégal. Les chiffres présentés par le chercheur révèlent une situation budgétaire alarmante. En 2025, les recettes internes du pays s'établissaient à 4 361 milliards de francs CFA, un montant inférieur au service de la dette en monnaie étrangère qui atteignait 4 435 milliards. Les seuls intérêts sur la dette, évalués à 1 057 milliards, dépassaient le budget de l'éducation nationale. « Les besoins de financement l'année dernière représentaient 18 milliards de dollars, soit la moitié du PIB nominal du Sénégal », a précisé l'économiste.

Un mécanisme qui contraint structurellement à l'endettement

Pour comprendre pourquoi la non-activation de la garantie française est si grave, Ndongo Samba Sylla a décortiqué le fonctionnement du système FCFA, qu'il qualifie de « mécanisme structurel d'endettement en monnaie étrangère ». Le franc CFA fonctionne comme l'étalon-or, mais avec l'euro à la place de l'or. Les banques centrales des pays souverains créent librement leur monnaie pour financer l'économie. « Mais nous, nous n'avons pas cette liberté en raison des choix qui ont été faits, notamment de fixer le CFA à l'euro et de maintenir un taux de couverture très élevé », a-t-il expliqué.

Le mécanisme est technique mais implacable : pour créer 1 000 francs CFA destinés à financer le système bancaire et l'économie, la BCEAO doit provisionner environ 650 francs en devises étrangères, soit un euro. « Si la banque centrale ne les a pas, elle dit non, je ne vais pas financer », a précisé Sylla. La question cruciale devient alors : comment la banque centrale obtient-elle cet euro dont elle a besoin pour créer les 1 000 francs ?

C'est là que le piège se referme. Les pays de la zone CFA sont en situation de déficit extérieur chronique depuis 1960. Leurs importations dépassent systématiquement leurs exportations. « Cela veut dire que ces pays n'accumulent pas des réserves de change en termes nets via des surplus commerciaux comme la Chine ou l'Arabie Saoudite. Ils accumulent des réserves de change en termes nets via l'endettement des pays membres en monnaie étrangère », a démontré l'économiste. En d'autres termes, pour que la BCEAO puisse créer des francs CFA, le Sénégal et la Côte d'Ivoire doivent s'endetter en euros ou en dollars.

Les statistiques du FMI confirment cette dépendance structurelle. Sur 609 prêts accordés à l'Afrique entre 1960 et 2023, les pays de la zone franc en ont reçu 200, soit un tiers. Le Sénégal en particulier a conclu 22 accords avec l'institution de Bretton Woods. « Cela veut dire que pour le Sénégal, presque tous les trois ans en moyenne, nous avons un accord avec le FMI. Et ça, c'est systémique », a souligné Sylla. Le FMI intervient quand les eurobonds et les prêts commerciaux en monnaie étrangère ne suffisent plus, permettant ainsi de maintenir le système CFA à flot.

La garantie française qui n'est jamais activée

C'est précisément ce cercle vicieux que la garantie française était censée briser. Le mécanisme devrait fonctionner ainsi : en échange du dépôt de la moitié des réserves de la BCEAO à Paris, le Trésor français s'est engagé à fournir des euros à la banque centrale chaque fois que celle-ci en manque pour assurer la convertibilité du franc CFA. « Nous avons un accord avec la BCEAO et cet accord dit qu'à chaque fois que la BCEAO n'a pas assez de devises, le Trésor français va lui prêter. Et en contrepartie, ces pays sont tenus de déposer 50 % de leurs réserves de change auprès du Trésor français », a rappelé l'économiste.

Or, la réalité contredit cette théorie. Au lieu de solliciter cette garantie qui devrait leur éviter de chercher des devises sur les marchés internationaux, les États de la zone franc se tournent vers des emprunts obligataires en euros et en dollars à des taux prohibitifs. En 2018, le Sénégal a émis un eurobond d'un milliard de dollars à 6,75 % échéant en 2048. Sur trente ans, cet emprunt coûtera 2 milliards de dollars d'intérêts cumulés, soit le double du capital emprunté. Et dans le cadre du système CFA, la moitié de ce prêt doit être déposée auprès du Trésor français à un taux dérisoire de 0,75 % avant le conflit russo-ukrainien. « On s'endette à 6,75 % et on dépose auprès du Trésor français à 0,75 %. C'est ce modèle que nous avons et que très peu de personnes comprennent », a martelé Sylla.

La BCEAO elle-même a reconnu cette asphyxie dans des documents cités par l'économiste. Entre 2017 et fin 2018, les réserves de change avaient baissé et la banque centrale avait réduit d'environ 24 % le volume de ses opérations de refinancement auprès des banques commerciales. « La liquidité s'est améliorée quand la Côte d'Ivoire et le Sénégal ont émis des eurobonds en 2018 », a précisé le chercheur. En d'autres termes, les États membres sont contraints d'émettre des dettes en monnaie étrangère pour alimenter en devises le système monétaire régional. C'est exactement le scénario que la garantie française était censée éviter.

Ndongo Samba Sylla a cité les travaux d'Abdoul Sow, économiste qui a analysé cette problématique. Selon ces recherches, « la France ne joue pas son rôle d'assureur ». « Si nous n'avons pas véritablement de contrainte de devises parce que le Trésor français nous fait cette facilité, pourquoi émettre des eurobonds ? Il faut dire à la France : jouez votre rôle d'assureur », a lancé l'économiste.

Une dette multipliée par onze en dix-sept ans

Les conséquences de ce système sont vertigineuses. L'analyse de Sylla met en lumière une aggravation exponentielle de l'endettement extérieur. Entre 2006 et 2023, la dette publique extérieure du Sénégal a été multipliée par onze. Elle était passée de près de 3 milliards de dollars en 2000 à 2 milliards en 2006 après les initiatives d'allègement de la dette. « Mais entre 2006 et 2023, le stock de dette publique extérieure a été multiplié par onze », a souligné le chercheur. Quand on exprime cette dette en termes de revenu national brut, les mêmes tendances se dessinent : elle avait atteint 50 % dans les années 2000, était descendue à 14 % après les annulations, et se situe désormais à 80 % pour la dette publique extérieure, 130 % pour toute la dette extérieure du pays.

Sur la période 2011-2023 correspondant au régime du président Macky Sall, le Sénégal occupe la troisième place mondiale des pays ayant connu l'évolution la plus rapide du ratio dette extérieure totale/revenu national brut. Seuls le Mozambique — connu pour un scandale de dettes cachées — et le Liban — un pays dans une situation chaotique — font pire. « C'est vous montrer à quel point cette situation est catastrophique », a commenté l'économiste.

Le service de la dette confirme cette spirale. Entre 2012 et 2023, période correspondant au régime de Macky Sall, le Sénégal a payé 7,3 milliards de dollars d'intérêts et de principal sur sa dette publique extérieure. « Juste en 2024-2026, on va payer 9,5 milliards de dollars. Donc en trois ans, le pays va payer plus que sur une période de douze ans », a alerté Sylla. Entre 2024 et 2028, le pays devra s'acquitter de 15 milliards de dollars, si l'on fait l'hypothèse qu'il n'y aura pas de nouvelle dette en monnaie étrangère — hypothèse déjà contredite par les faits puisque de nouvelles dettes ont été contractées depuis.

Le FMI, complice d'un système colonial

Ndongo Samba Sylla s'est montré particulièrement sévère envers le Fonds monétaire international, qu'il considère non comme une solution mais comme « une institution politique » faisant partie du problème. « Le FMI est un instrument des États-Unis et de la France. Ce sont les pays clients qui vont recevoir des prêts du FMI, généralement pour faciliter un modèle d'accumulation qui bénéficie aux oligarchies », a-t-il affirmé. Six pays représentent les deux tiers des prêts du FMI : l'Argentine (34,5 %), l'Ukraine (9 %), l'Égypte (6,1 %), le Pakistan (6 %), et la Côte d'Ivoire.

L'économiste a cité les travaux de Peter Doyle, ancien économiste du FMI décédé en décembre 2025, qui avait démissionné de l'institution en dénonçant une « malfaisance macroéconomique ». Doyle avait consacré l'un de ses derniers articles au Sénégal, intitulé « La honte du FMI : le Sénégal ». « Il n'a pas pu supporter ce que le FMI a fait au Sénégal durant la période Macky Sall, parce que la plupart des dettes qui ont été contractées l'ont été avec l'aval du FMI. Ces gens savaient ce qui se passait. C'est pourquoi il a dit : le FMI doit rendre des comptes au Sénégal », a rapporté Sylla. Doyle avait démissionné du FMI après avoir calculé en interne que des surplus primaires supérieurs à 2 % ont des conséquences négatives sur l'économie. « Le FMI avait imposé à la Grèce 3,5 %. Ici au Sénégal, on parle de 4 %. À la Jamaïque, ils ont imposé 7 % de surplus primaires pendant trente ans soi-disant pour réduire le ratio dette sur PIB. Ils ont détruit ce pays », a dénoncé l'économiste.

Il a également cité Kaushik Basu, ancien économiste en chef de la Banque mondiale, qui a écrit dans son livre « Policymaker's Journal » : « En ce qui concerne le franc CFA, je suis malheureusement tenu au secret. Malgré le passage de la France du franc à l'euro, le système de parité perdure, ce qui confère à la Banque de France un pouvoir considérable sur ces économies d'Afrique occidentale. Le taux de change fixe réduit le risque de change mais handicape cette région en termes de commerce et capacités d'exportation. Cependant, ce sujet est considéré comme tabou en Afrique de l'Ouest car il pourrait donner des idées à des pays comme le Sénégal qui pourraient vouloir s'affranchir du taux de change fixe. Avant de partir en mission en Afrique de l'Ouest, mes collègues les plus expérimentés à Washington et le service de communication m'ont conseillé de ne jamais aborder ce sujet en Afrique. Pour moi, cela ressemble à du colonialisme : ne semez pas d'idée dans l'esprit des colonisés. »

Le pillage des ressources naturelles

L'économiste a également pointé du doigt le pillage des ressources naturelles comme facteur aggravant les crises de dette. Au Ghana, entre 2000 et 2020, les profits et dividendes rapatriés par les multinationales (18 milliards de dollars) ont dépassé le service de la dette extérieure (16 milliards). « En tant qu'économiste du développement, la question que vous vous posez : si vous aviez le contrôle sur les 18 milliards de dollars, est-ce que vous alliez émettre des dettes à des taux d'intérêt élevés ? Certainement pas, ou bien dans une moindre mesure », a-t-il argumenté.

Le cas de la Zambie est encore plus frappant. Le pays a fait défaut sur un eurobond en novembre 2020, incapable de payer 40 millions de dollars. Pourtant, selon le FMI lui-même, environ un tiers des exportations de cuivre, atteignant des proportions aussi élevées que 20 % du PIB entre 2012 et 2024, n'apparaît pas dans les statistiques officielles. « Le FMI dit qu'il y a 6 milliards de dollars qu'on ne voit pas et qui appartiennent à la Zambie. Il disait aussi qu'entre 2020, 90 % des recettes d'exportation de cuivre n'ont pas été rapatriés », a révélé Sylla. « Souvent, on dit que ces pays ont des problèmes de balance de paiement, ils n'ont pas accès à des réserves de change. Ces pays ont suffisamment de réserves de change, mais ils ne les contrôlent pas. Ce sont les compagnies multinationales qui les contrôlent et qui les rapatrient sous forme de profits et dividendes. »

L'économiste a opposé à ces contre-exemples les cas du Botswana et de la Libye, deux pays africains qui n'ont jamais reçu de prêts du FMI et n'ont jamais émis d'eurobonds. « La raison principale, c'est qu'ils ont eu un relatif contrôle sur les ressources naturelles de leur pays. Le pétrole dans le cas de la Libye et le diamant dans le cas du Botswana. » Plus récemment, le Ghana a créé un « gold board » qui centralise toutes les ventes d'or, qu'elles soient artisanales ou industrielles. « Dès qu'ils ont fait ça, les réserves de change ont augmenté de plus de 62 %. Ça a renforcé la valeur de la monnaie et ça a fait passer l'inflation de 20 % à moins de 10 %, juste avec cette mesure », a rapporté le chercheur.

Un changement de perspective nécessaire

Au-delà de la question de la garantie française, Ndongo Samba Sylla a appelé à un changement radical de perspective sur la dette. « Au lieu de parler de déficit public, nous devrions plutôt évoquer la dépense nette de l'État au profit du reste de l'économie. Au lieu de parler de dette publique, nous devrions plutôt évoquer l'épargne financière nette créée au bénéfice du reste de l'économie », a-t-il plaidé. D'un point de vue comptable, un déficit public de 3 % correspond toujours à un excédent équivalent pour le secteur non public, c'est-à-dire les entreprises, les ménages et le secteur extérieur.

Cette lecture comptable conduit l'économiste à dénoncer l'austérité comme « bête et méchante ». « Vous avez beau couper les dépenses des fonctionnaires, ne pas donner aux étudiants leurs bourses, avoir des arriérés de paiement en francs CFA, tout ce qui est décrit comme économie en CFA ne vous génère pas plus de dollars. Vous avez un problème de dollars, vous devez payer des dollars. Le fait de couper la dépense, c'est que vous vous infligez une double peine : vous ralentissez votre économie et vous n'avez pas les dollars », a-t-il expliqué.

Pour illustrer son propos, il a présenté deux scénarios. Dans le premier, un État a des dépenses de 100 unités et des revenus de 90, soit un déficit de 10. Mais si ce déficit reste dans le circuit national — par exemple quand on paie un fonctionnaire basé au Sénégal — ces 10 unités enrichissent le pays. Dans le second scénario, l'État a un surplus de 10 en franc CFA (80 de revenus, 70 de dépenses) mais un déficit extérieur de 20 en devises. « L'État appauvrit l'économie de 10 et sur le circuit étranger, vous avez un déficit de 20. C'est ça le modèle FMI », a-t-il dénoncé.

Les solutions à court et long terme

À court terme, Ndongo Samba Sylla a formulé plusieurs recommandations. D'abord, arrêter le service des dettes cachées, le temps de faire toute la lumière sur leur légalité. « Des dettes illégales ne doivent pas être payées. À supposer que ces dettes doivent être payées, si vous avez une bonne banque centrale qui fait son travail, ces dettes pourraient être payées d'une manière qui ne pèserait pas lourdement sur le budget de l'État », a-t-il précisé.

Ensuite, forcer le FMI et la Banque mondiale à reconnaître leur responsabilité dans la dérive financière actuelle. « Le gouvernement sénégalais doit demander qu'une enquête interne soit diligentée par le conseil d'administration du FMI concernant les comportements du FMI vis-à-vis de ce qui s'est passé entre 2011 et 2023. » Un audit citoyen de la dette devrait également être organisé, impliquant des parlementaires, des experts des finances et des personnalités travaillant sur ce sujet.

Et surtout, exiger que la France active sa garantie de convertibilité. « Il faut dire à la France : jouez votre rôle d'assureur. Si nous n'avons pas véritablement de contrainte de devises parce que le Trésor français nous fait cette facilité, pourquoi émettre des eurobonds ? », a-t-il insisté.

À long terme, les solutions passent par une rupture avec le cadre actuel. Sylla préconise un plus grand contrôle sur les ressources naturelles, la mise en place d'une monnaie nationale émise par une banque centrale nationale, la réforme du système de paiement international, la création de banques publiques, et une politique industrielle adossée à une véritable politique de crédit. « Pour vous donner un exemple, quand vous regardez les statistiques officielles de la BCEAO, le secteur primaire — agriculture, élevage, pêche — si vous regardez les crédits de plus d'un an, certaines années comme 2023, c'est 25 milliards de francs CFA pour tout un secteur primaire. Les crédits que la BCEAO accorde à ses 3 000 employés, c'est 50 milliards par année. Donc à qui bénéficie la politique de crédit ? », a-t-il interrogé.

« Toute solution qui maintient ce cadre — système CFA-FMI, souveraineté limitée sur les ressources, absence de réforme du système de paiement — ne sera qu'un palliatif. Il n'y a pas de solution durable au problème de la dette dans le cadre de ce système. Dans le cas du système CFA, l'endettement en monnaie étrangère est une nécessité fonctionnelle du modèle que nous avons choisi. On ne peut pas sortir du système d'endettement en maintenant le système CFA », a conclu l'économiste sous les applaudissements d'une assistance conquise.