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GUINÉE : Samori Touré et l’Empire du Wassoulou, le bâtisseur d’un État moderne qui défia la conquête coloniale française pendant dix-huit ans.

À la fin du XIXe siècle, alors que les puissances européennes se lancent dans le partage de l’Afrique, un homme se dresse en Afrique de l’Ouest et oppose à la conquête coloniale l’une des résistances les plus longues, les plus organisées et les plus modernes de l’histoire du continent. Cet homme est Samori Touré, fondateur de l’Empire du Wassoulou, stratège militaire de génie, bâtisseur d’un État centralisé et pionnier de la guerre de mouvement en Afrique.

Pendant près de dix-huit années, de 1882 à 1898, Samori Touré mène une lutte acharnée contre l’expansion coloniale française. Grâce à une armée disciplinée, à une administration structurée, à la fabrication locale d’armes et à une remarquable capacité d’adaptation stratégique, il parvient à retarder considérablement la pénétration française en Afrique de l’Ouest et devient l’un des plus grands symboles de la résistance africaine.

L’Empire du Wassoulou est né dans la région historique du Wassoulou, située entre les frontières actuelles de la Guinée, du Mali et de la Côte d’Ivoire. À son apogée, l’empire couvre un vaste espace de plus de 400 000 kilomètres carrés, englobant une grande partie de la Haute-Guinée, du sud du Mali, du nord de la Côte d’Ivoire et certaines régions de l’est de la Guinée-Bissau et du nord-ouest du Burkina Faso.

Sur la carte contemporaine, l’héritage de l’Empire du Wassoulou se retrouve principalement dans les régions de Kankan et de Siguiri en Guinée, de Sikasso et Yanfolila au Mali, ainsi que dans les régions d’Odienné, de Kabadougou, de Bouna et du Tchologo en Côte d’Ivoire. L’empire se caractérisait par sa mobilité politique et militaire, ses frontières évoluant en fonction des conquêtes, des alliances et des nécessités de la guerre.

Né vers 1830 à Manyambaladougou, dans l’actuelle Guinée, Samori Touré appartient au peuple mandingue. Contrairement à de nombreux souverains de son époque, il ne naît pas dans une famille royale. Son ascension est le fruit de son intelligence, de son courage militaire et de ses talents politiques exceptionnels.

Selon la tradition, sa vocation guerrière naît lorsque sa mère est capturée au cours d’un conflit local. Samori s’engage alors auprès des ravisseurs afin d’obtenir sa libération. Cette expérience lui permet d’apprendre l’art de la guerre, la diplomatie et le commandement militaire. Il y découvre également l’importance de la discipline, de la patience et de la négociation, qualités qui marqueront toute sa carrière.

Au fil des années, il rassemble des partisans, construit des alliances et constitue progressivement une force militaire redoutable.

Vers 1878, il fonde officiellement l’Empire du Wassoulou et prend le titre d’Almamy, c’est-à-dire chef politique et religieux.

L’État qu’il construit est remarquable par son degré d’organisation. Il met en place une administration centralisée, des gouverneurs provinciaux, un système de collecte des impôts, une hiérarchie militaire rigoureuse, des réseaux commerciaux dynamiques et une diplomatie active avec les puissances voisines.

L’armée de Samori, appelée les Sofas, constitue l’une des forces militaires africaines les plus disciplinées de son temps. Elle est organisée en unités permanentes, soumise à un commandement centralisé et capable de se déplacer rapidement sur de longues distances. Des contingents d’infanterie et de cavalerie sont formés selon des méthodes strictes, et les officiers sont choisis pour leur loyauté et leurs compétences.

Contrairement à l’image d’une Afrique précoloniale dépourvue de structures étatiques modernes, l’Empire du Wassoulou dispose de véritables arsenaux, d’ateliers de fabrication et de réparation d’armes et d’une logistique militaire particulièrement élaborée.

Samori comprend rapidement que la supériorité militaire européenne repose en grande partie sur la maîtrise des armes à feu. Il développe alors une politique ambitieuse d’acquisition et de production d’armements.

Ses artisans fabriquent des fusils, réparent les armes capturées et produisent des munitions. Il entretient également des réseaux commerciaux avec la colonie britannique de la Sierra Leone et le Libéria afin d’obtenir des armes modernes. Certaines sources indiquent même qu’il aurait cherché à reproduire localement certains modèles de fusils européens.

Cette capacité d’adaptation fait de lui l’un des premiers dirigeants africains à tenter de bâtir une véritable industrie militaire locale afin de résister à la colonisation.

Lorsque la France entreprend d’étendre son influence depuis le Sénégal vers le Haut-Niger, elle se heurte à un adversaire redoutable.

En 1882 commencent les premiers affrontements majeurs entre les troupes françaises et les armées de Samori Touré.

Le chef mandingue comprend qu’une confrontation directe avec une puissance industrielle européenne serait suicidaire. Il adopte alors une stratégie militaire novatrice fondée sur la mobilité permanente des troupes, le harcèlement de l’ennemi, le repli tactique lorsque le rapport de force est défavorable, la destruction des ressources susceptibles de tomber aux mains de l’adversaire, le déplacement de la capitale et des centres administratifs et la reconstitution rapide des forces après chaque revers.

Cette stratégie de guerre de mouvement, parfois qualifiée de politique de la « terre brûlée », permet à Samori de prolonger la résistance pendant près de deux décennies.

À plusieurs reprises, il inflige des revers aux troupes coloniales françaises et oblige Paris à engager des moyens considérables pour venir à bout de son empire. Les officiers français eux-mêmes reconnaissent son génie militaire. Le colonel Louis Archinard le décrit comme un adversaire intelligent, discipliné et extraordinairement mobile.

Mais au fil des années, le rapport de force se détériore. Les Français disposent d’armes plus modernes, d’une logistique supérieure et parviennent progressivement à isoler Samori de ses alliés.

L’Empire du Wassoulou est alors contraint de se déplacer vers l’est, traversant des territoires correspondant aujourd’hui à la Guinée, au Mali et à la Côte d’Ivoire. Cette extraordinaire capacité de mobilité constitue l’une des caractéristiques les plus remarquables de la résistance de Samori Touré.

Même privé de sa capitale, il refuse de capituler et reconstitue sans cesse son appareil militaire et administratif. Cette résilience exceptionnelle fait de lui l’un des plus grands stratèges de l’histoire africaine.

En 1898, après dix-huit années de lutte contre la France coloniale, Samori Touré est finalement capturé à Guélémou, dans l’ouest de l’actuelle Côte d’Ivoire.

Déporté au Gabon par l’administration coloniale française, il meurt en captivité le 2 juin 1900 à Ndjolé.

La disparition de Samori Touré marque la fin de l’Empire du Wassoulou, mais non celle de son héritage.

Son combat entre dans la mémoire collective de l’Afrique de l’Ouest comme l’une des plus grandes épopées de résistance du continent. En Guinée, au Mali et en Côte d’Ivoire, il demeure une figure majeure de l’histoire nationale.

Il est considéré comme l’un des précurseurs de la lutte anticoloniale africaine et comme un exemple de courage, de résilience et de génie stratégique.

L’Empire du Wassoulou rappelle que l’Afrique précoloniale a produit des États organisés, capables de diplomatie, d’innovation militaire et de modernisation politique.

L’œuvre de Samori Touré démontre également que la conquête coloniale de l’Afrique ne fut ni facile ni inéluctable. Elle rencontra des résistances puissantes, portées par des dirigeants visionnaires qui refusèrent de se soumettre.

Plus d’un siècle après sa disparition, Samori Touré demeure l’une des plus grandes figures de l’histoire africaine, comparable à Abdelkader en Algérie, à Yaa Asantewaa au Ghana ou à Dihya en Afrique du Nord.

Ôdɔɔ Samori Touré ! Ôdɔɔ Wassoulou ! Honneur et respect à l’empereur mandingue qui transforma la résistance en une école de stratégie, de courage et de dignité, et dont l’héritage continue d’inspirer les peuples africains épris de liberté.

Cette chronique s’inscrit dans la série « L’Épopée Africaine – Les Grandes Figures, les Royaumes et les Résistances du Continent ». Prochain épisode : une autre grande figure ou un autre royaume qui a façonné l’histoire de l’Afrique. Partageons ces récits afin de faire vivre la mémoire du continent et de transmettre aux générations futures l’héritage des grands résistants africains.

Clément EWOUEDJE

Rédacteur en chef